Crise de l’occitanisme: où en sommes-nous et comment repartir?

Dossier de l’ASSEMBLÉE NATIONALE OCCITANE (ANOC) — juillet 2018

Préparé par Ciril JOANIN, Fèbus ABELHÈR et Domergue SUMIEN.

Ce texte engage ses trois auteurs et pas nécessairement tous les membres de l’ANOC. Il est destiné à la réflexion et la discussion.

Dossier · 24.07.2018

Introduction

Depuis une dizaine d’années, l’occitanisme est en crise. Ce n’est pas la première crise qu’il traverse : son histoire en est ponctuée. C’est même un élément caractéristique de l’évolution de l’occitanisme, et plus globalement, de l’ensemble de l’histoire occitane. Analysons maintenant les causes de la crise, cherchons des solutions et voyons comment redynamiser le mouvement occitan.

Deux précisions avant de continuer:

  • En accord avec le linguiste Georg Kremnitz, nous appelons occitanisme l’ensemble du mouvement de promotion de l’occitan, du XIXe siècle jusqu’à aujourd’hui, en y incluant les différentes tendances et les différentes manières d’écrire l’occitan (graphie classique et graphie mistralienne entre autres).
  • Dans les exemples cités dans ce dossier, nous ne prétendons ni à l’exhaustivité, ni à un catalogue complet de l’occitanisme. De nombreuses personnes, organisations et activités qui ne seront pas mentionnées ici reçoivent néanmoins toute notre admiration et mériteraient d’être citées dans une étude plus complète.
Carte de l’occitan et du catalan avec leurs dialectes. La ligne rouge est la limite de l’Occitanie (conception: Domergue Sumien).
1. Brève histoire de l’occitanisme

1.1. La culture occitane, une réalité plus ancienne que l’occitanisme

Formée à partir de l’héritage culturel romain, la culture occitane n’a pas attendu l’émergence de l’occitanisme pour exister. Le Moyen Âge rime avec l’âge d’or de la langue occitane grâce à l’influence des troubadours, qui ont répandu la poésie et les valeurs occitanes dans toutes les cours d’Europe. La culture occitane fait partie des grandes civilisations d’Europe et a illuminé cette époque. Puis la langue occitane a connu une première renaissance littéraire aux XVIe et XVIIe siècles avec le baroque occitan.

Au XIXe siècle, la littérature occitane a connu une seconde renaissance littéraire (dite « romantique »), initiée par une élite intellectuelle ayant pris conscience de l’originalité culturelle du peuple occitan ; elle a marqué, avec Frédéric Mistral et le Félibrige, l’émergence de l’occitanisme moderne. À son tour, durant le XXe siècle, l’occitanisme a connu lui aussi des périodes d’accélération suivies de périodes de crise. Le grand intellectuel occitaniste Robert Lafont a défini trois « Temps » d’accélération dans son livre Temps Tres [Temps Trois] (1991).

Frédéric Mistral (1830-1914), grand écrivain occitan de Provence, Prix Nobel de littérature en 1904 et figure principale du Temps Un de l’occitanisme.

1.2. Les trois temps de l’occitanisme

1.2.1. Le Temps Un

Le Temps Un (1860-1900) a été celui de l’expansion du Félibrige. La seconde renaissance occitane, encore inorganisée au début du XIXe siècle, a fini par se structurer solidement autour du Félibrige, un mouvement littéraire parti de Provence en 1854 et qui a contribué à la dignification partielle de la langue occitane.

L’auteur le plus emblématique de cette période faste, Frédéric Mistral, est devenu le premier — et le seul — écrivain en occitan à recevoir un Prix Nobel de littérature, en 1904.

Mais à l’expansion du Félibrige succédait une longue période de décadence pendant tout le début du XXe siècle, marquée par une dérive passéiste, et le mouvement s’est déconnecté ainsi des mouvements sociaux. Cependant, certains occitanistes ont commencé un gros travail de fond, peu connu, pour moderniser patiemment la culture occitane.

1.2.2. Le Temps Deux

Le Temps Deux (1960-1975 environ) a vu l’expansion de l’occitanisme dit « classique ». À la Libération, puis durant la reconstruction des années 1950, l’occitanisme a subi de profondes mutations qui allaient mener à l’émergence d’une nouvelle garde, rajeunie et portant les valeurs culturelles et humaines acquises dans la Résistance.

L’Institut d’Éstudes Occitanes (IEO), fondé en 1945, a tenu un rôle clé dans le Temps Deux de l’occitanisme.

C’est ainsi qu’en 1945, des occitanistes résistants ont fondé l’Institut d’Études Occitanes (IEO), qui s’est fixé comme objectif de « déprovincialiser » la culture occitane. Pour la première fois, le contexte politique devenait plus favorable avec l’instauration en 1951 de la loi Deixonne qui reconnaissait officiellement l’existence de « langues » de France.

L’occitanisme classique a fait ainsi coexister la création littéraire, la volonté d’étendre l’usage social de la langue, l’expansion de la norme classique, les premiers essais d’occitan standard, l’explosion de la création littéraire et musicale en occitan et même une politisation intéressante.

Les mineurs de Decazeville, en 1961 et 1962, ont mené un des premiers mouvements sociaux du Temps Deux avec le soutien de l’occitanisme politique naissant. La banderole est écrite en occitan: “Vive la solidarité, nous ne nous laisserons pas tordre”.

Dans cette période, l’occitanisme politique s’est affirmé franchement avec les livres politiques très influents de Robert Lafont e de François Fontan. Les mouvements politiques principaux ont été le Parti Nacionaliste Occitan (PNO), fondé en 1959 par François Fontan, et le Comité Occitan d’Études e d’Action (COEA), fondé en 1962 avec le soutien de Robert Lafont. Cela a été aussi l’époque des premières luttes sociales et écologiques, dont la plus emblématique a été le mouvement contre l’extension d’un camp militaire au Larzac dans les années 1970 avec le slogan « Gardarem lo Larzac » (« Nous garderons le Larzac »). C’est à la suite de ces luttes qu’ont émergé des mouvements de gauche comme Lucha Occitana (Lutte occitane) et Volèm Viure al País (Nous voulons vivre au pays), qui ont remplacé le COEA.

Ces affiches révèlent l’influence sociale de l’occitanisme dans le mouvement de défense du Larzac. Ce fut une grande avancée du Temps Deux (dans la seconde affiche, notons la forme erronée du nom du pays, mal écrit « Occitania » au lieu de « Occitània »).

Les deux grands leaders du Temps Deux, Robert Lafont et François Fontan, n’étaient pas toujours d’accord. Mais au moins, tous deux ont fait émerger un occitanisme plein d’espérance et d’audace, avec une revendication politique qui complétait la revendication culturelle.

Manifestation de défense du Larzac dans les années 1970.

À partir de la fin des années 1970, l’occitanisme est entré de nouveau dans une terrible crise qui s’est prolongée durant les années 1980. Il n’a pas réussi à concrétiser les espoirs sociaux et politiques et est devenu de plus en plus résigné, passéiste et localiste. Plusieurs militants se sont laissés abuser par les promesses électorales du PS et de François Mitterrand, élu en 1981.

Au même moment, l’IEO, qui avait déjà souffert des divisions entre culturalistes et partisans de l’action politique dans les années 1950 et 1960, a subit un nouveau conflit. Cette fois, il a vu une opposition entre la tendance dite « populiste » au pouvoir, menée par Yves Rouquette, et la tendance dite « universitaire », menée par Robert Lafont.

  • En 1976, la tendance « populiste » a imposé que le Conseil d’études de l’IEO devait inclure tous les membres de l’IEO. Finalement, pendant les AG de l’IEO de 1980 et 1981, à Aurillac et Montauban, la tendance « populiste » a poussé la tendance « universitaire » à quitter l’IEO.
  • Pendant ce temps, sous l’influence des « populistes », la norme classique de la langue occitane a été de plus en plus contestée et déstabilisée avec des dizaines de tendances, dès la fin des années 1970.
  • Le départ forcé des « universitaires » et de Lafont a fait perdre à l’IEO une grande partie des activités de recherche scientifique et de normalisation linguistique (voir ci-dessous, section 2.2), qui se sont transférées vers d’autres organismes dans lesquels elles n’ont pas rencontré une audience suffisante.

La persistance des conflits entre occitanistes culturels et politiques a provoqué partout des scissions et a mené certaines associations vers l’inactivité.

1.2.3. Le Temps Trois

Le Temps Trois (1990-2010 environ) a été celui de la redynamisation de l’occitanisme.

Robert Lafont, qui avait déjà été l’un des principaux intellectuels du Temps Deux, a réussi également à être le principal concepteur et initiateur du Temps Trois.

La Librairie Occitane de Limoges est un bel exemple des lieux de culture occitane qui se dévoloppent au milieu des villes, spécialement depuis le Temps Trois (photo: Le Populaire du Centre).

Dans les années 1990 de nouvelles dynamiques sont apparues et ont permis les avancées suivantes:

  • des militants rajeunis ;
  • des essais de professionnalisation, en particulier avec une presse d’information (la Setmana, Aquò d’Aquí…) et avec des membres permanents faisant fonctionner les associations ;
  • des festivals visibles et populaires autour de la langue occitane, avec des milliers de visiteurs réguliers, le plus massif étant l’Estivada de Rodez ;
  • une extension des possibilités d’enseignement de l’occitan (public et associatif) ;
  • une rénovation de la création musicale et littéraire ;
Monument à la culture occitane à Vielha, capitale du Val d’Aran. Aran dépend de la Généralité de Catalogne et est le seul territoire où l’occitan est langue officielle.

Des mouvements politiques plus jeunes sont apparus. Ils étaient peut-être instables et contradictoires mais ils ont été dynamiques : Linha ImaginòtGardarem la Tèrra, Hartèra, Occitània Libertària, Paratge…

Parmi eux, l’indépendantisme s’est affirmé avec des mouvements comme le Courant Révolutionnaire Occitan (CRÒC) — rebaptisé Libertat —, la Republica Federala Occitana ou Iniciativa per Occitània

Dans les années 2000, les associations culturelles et politiques ont réussi enfin à s’unir pour mener des actions communes en faveur du développement de la langue occitane. Le Collectif « Anem Òc per la Lenga Occitana! », coordonné par l’IEO, le Félibrige, la FELCO et les Calandretas, a organisé à Carcassonne, Béziers et Toulouse des manifestations qui ont rassemblé de 11 000 à 30 000 personnes.

Affiches annonçant les grandes manifestations pour l’occitan de 2007 et 2012, organisées par le collectif Anem Òc. Les manifestations d’Anem Òc de 2005, 2007, 2009 et 2012 ont été des grands succès du Temps Trois.
2. La crise actuelle de l’occitanisme (années 2010…)

2.1 La fin du Temps Trois

La vague du Temps Trois a permis encore quelques avancées importantes au début des années 2010. En 2012 en particulier:

  • le média Jornalet est apparu pour renforcer le journalisme en occitan sur Internet;
  • la manifestation Anem Òc de Toulouse a obtenu un record de plus de 30 000 personnes;
  • Le festival occitan de l’Estivada de Rodez a presque atteint les 100 000 visiteurs.
La manifestacion Anem Òc de Tolosa, en 2012, rassemblèt mai de 30 000 personas e foguèt un succès inegalat.

Malgré ces derniers succès, le début des années 2010 coïncide aussi, et surtout, avec la fin du Temps Trois de l’occitanisme. Le premier à l’avoir dit clairement est l’occitaniste Terric Lausa dans de belles réflexions qu’il a publiées en 2016. À sa suite, Domergue Sumien a proposé quelques articles de fond dans Jornalet le 18 janvier 2016 et le 22 février 2016.

Nous sommes donc de nouveau dans une grave crise qui se caractérise par :

  • un manque de force dans la récupération sociale de la langue occitane,
  • un vieillissement des militants occitanistes,
  • un manque de jeunes,
  • un manque d’ambition,
  • une éternisation des vieux schémas qui ne fonctionnent pas,
  • une impossibilité d’imposer un rapport de force,
  • un poids faible dans l’opinion,
  • des attaques croissantes contre l’enseignement de l’occitan,
  • une faiblesse face à la réforme territoriale de 2015 qui a affecté les régions occitanes,
  • un affaiblissement de certains festivals occitans (l’Estivada de Rodez a perdu ses organisateurs occitanistes en 2016).

Autre indice grave de la crise : de nombreux mouvements politiques jeunes, apparus pendant le Temps Trois, sont devenus peu à peu inactifs durant les années 2010 (Linha Imaginòt, Courant Révolutionnaire Occitan — rebaptisé Libertat —, Gardarem la Tèrra, Iniciativa per Occitània, Hartèra, Occitània Libertària, Paratge).

Cette nouvelle crise met en évidence certains éléments très inquiétants.

  • L’usage social de l’occitan continue de reculer. L’occitanisme est incapable de compenser la perte des locuteurs primaires (dits « locuteurs naturels ») par une augmentation suffisante des néolocuteurs. Il est incapable de généraliser un lien fécond entre les deux catégories de locuteurs qui, souvent, s’ignorent mutuellement. Les locuteurs primaires sont de plus en plus isolés, vieux et près de la disparition, et peu d’entre eux ont conscience de la valeur de leur langue. Ce sont avant tout les néolocuteurs, trop peu nombreux, qui s’interconnectent grâce à Internet et les réseaux sociaux et qui pensent l’occitan comme une langue moderne.
  • Les manifestations massives pour l’occitan, du label « Anem Òc », perdent en force et en unité, s’enfoncent dans les revendications timides et inefficaces et n’obtiennent pas d’amélioration significative de l’usage de l’occitan. La dernière « grande » manifestation à Montpellier, en 2015, laissait entrevoir le vieillissement, la baisse des militants, les divisions en chapelles et l’ultralocalisme de quelques dirigeants occitanistes (surtout bloqués dans leurs petits intérêts languedociens et béarnais à court terme).
La dernière manifestation du collectif Anem Òc, à Montpellier en 2015, a été honorable mais elle a montré une baisse de la mobilisation avec 15 000 personnes au maximum.
  • La sociolinguistique du conflit, impulsée par Robert Lafont, est la science la plus adéquate pour sauver une langue ; elle reste scandaleusement marginale dans la linguistique occitane et dans les universités d’Occitanie (le peu de sociolinguistique universitaire est presque monopolisé par les études franco-françaises). Si l’occitanisme a réussi à conscientiser partiellement une grande partie de l’Occitanie et à faire disparaître progressivement la honte de parler occitan, il y a encore trop de gens qui revendiquent le bilinguisme occitan-français quand, en réalité, le bilinguisme fait avancer le français et fait reculer l’occitan. Rares sont les associations occitanes qui mènent des activités exclusivement en occitan. La plupart continuent d’employer le français par paresse ou par peur d’être accusées de sectarisme.
  • L’enseignement de l’occitan n’arrive pas à se développer de manière décisive. Les écoles occitanes Calandretas ont des implantations régionales inégales (elles sont présentes surtout en zone gasconne et languedocienne) et la grande majorité de leurs élèves (les calandrons) cessent de parler occitan quand ils en sortent. Peu de calandrons alimentent les rangs des nouveaux occitanistes. L’enseignement public de l’occitan est de plus en plus menacé par des suppressions de moyens ou des postes, par des liquidations de sites bilingues, par une interdiction de l’occitan dans certaines filières et dans certains territoires, par un sabotage fréquent venant de la hiérarchie…
  • Certains courants occitanistes demeurent minimalistes, inefficaces et manquent d’ambition (même s’ils partent d’une volonté sincère de défendre l’occitan). C’est le cas du populisme anti-universitaire d’Yves Rouquette. C’est aussi le cas de la décentralisation culturelle de Félix-Marcel Castan et du mouvement Linha Imaginòt, qui croient naïvement en une Occitanie française quand, en réalité, l’État français montre de plus en plus de mépris envers l’occitan. Les pensées d’Yves Rouquette et de Félix-Marcel Castan ont engendré une grande partie des blocages actuels, symptomatiques de la faiblesse de l’occitanisme.
  • La norme classique de l’occitan est déstabilisée, le Conseil de la langue occitane (CLO) est paralysé depuis 2007, de nouvelles « académies » pullulent et accentuent le désordre.

2.2. La destabilisation de la norme linguistique

De fait, nous retombons dans un localisme égoïste, dans la fragilisation de la langue normative et dans une absence de stratégie pour l’ensemble de l’Occitanie.

L’exemple le plus emblématique est l’arrêt forcé du Conseil de la langue occitane (CLO) en 2007 à cause de pressions hostiles et de tensions croissantes, provenant notamment de l’Institut d’Études Occitanes (IEO) et son président David Grosclaude.

Même s’il était l’un des cofondateurs du CLO, l’IEO a tenté d’en sortir en 2002 pour fonder un organisme concurrent nommé Académie Occitane ; malgré quelques tentatives d’accord renouvelé de collaboration et de reconnaissance mutuelle, les négociations n’ont abouti à aucun accord.

Le CLO avait bien fonctionné de 1996 à 2001. À cause des pressions hostiles, il a survécu de 2002 jusqu’en 2007. Il a publié en 2007 la synthèse de son travail normatif, puis est entré en sommeil forcé.

Dans cette affaire, David Grosclaude a tenu un rôle très négatif : en fragilisant le CLO, il a fragilisé aussi la codification de la langue. On peut établir une filiation idéologique entre Yves Rouquette et David Grosclaude.

  • À la fin du Temps Deux (entre 1975 et 1980 environ), Yves Rouquette et la tendance « populiste » de l’IEO avaient déjà déstabilisé la norme classique au sein de l’IEO lui-même. De fait, à partir de la fin des années 1970, les « populistes » pensaient que la norme de l’occitan était un attribut des « universitaires » et multipliaient volontairement les publications qui sortaient de la norme.
  • De la même manière, à la fin du Temps Trois (de 2002 à 2007 environ), David Grosclaude et la direction de l’IEO ont exercé une pression hostile à l’encontre du CLO, ils ont arrêté de le soutenir et l’ont empêché de fonctionner sereinement. Ainsi, David Grosclaude et ses acolytes ont renouvelé un discours « populiste » de méfiance à l’encontre des « universitaires ». Et la diffusion de la norme classique s’est à nouveau fragilisée.

À présent, dans les années 2010, il y a trop peu d’institutions qui défendent la norme de l’occitan. Le Conseil de la langue occitane (CLO) reste la seule référence sérieuse même si elle est entrée en paralysie totale après 2007. L’antinormisme reste trop présent à cause:

  • du manque de perspectives pour l’occitanisme,
  • du manque d’ambition pour les fonctions sociales de la langue occitane (une langue sans norme est une langue sans ambition sociale, une langue de résignation, limitée à un usage subalterne).
  • de la force d’inertie,
  • de la paresse intellectuelle de certains dirigeants occitanistes,
L’Académie Occitane, le Congrès Permanent de la Langue Occitane et l’Institut d’Études Aranaises font partie des nouvelles “académies” qui déstabilisent le travail antérieur du Conseil de la Langue Occitane.

2.3. La création artistique occitane, une histoire de rendez-vous manqués

Les crises chroniques de l’occitanisme ne s’expliquent pas seulement par des facteurs externes défavorables, mais aussi, et même surtout, par des handicaps latents et des erreurs stratégiques commises même pendant les temps d’accélération.

L’occitanisme a toujours souffert d’un retard et d’un manque de moyens financiers à tous les niveaux, résultant régulièrement des choix hasardeux de ses militants. Par snobisme élitiste, l’occitanisme a souvent manqué son rendez-vous avec le peuple. Il est resté en partie passéiste, enfermé dans le souvenir d’un passé glorieux, en retard sur la mode, en dehors de la vie réelle et des préoccupations populaires.

À l’époque où l’occitan était encore parlé dans la rue, les occitanistes ont négligé de collecter assez d’enregistrements des locuteurs primaires (dits « locuteurs naturels ») pour pouvoir les diffuser massivement dans les radios et en faire un support pédagogique solide pour l’enseignement de l’occitan.

Claudi Martí, un chanteur emblématique de la “nouvelle chanson occitane » pendant le Temps Deux, dans les années 1970.

Dans les années 1970, la « nouvelle chanson occitane », même si elle était en pleine dynamique créatrice, s’est éloignée du peuple et s’est marginalisée en privilégiant le fond à la forme. Comme l’analyse bien le musicien Jérôme Picques, cela a entraîné la profusion de chansons occitanes engagées avec des textes de qualité ; mais elles ont souvent été pénalisées par un style musical passéiste et déconnecté de la mode du moment (rock, pop, disco, funk…), par une absence cruelle de stratégies commerciales et par une qualité particulièrement médiocre d’enregistrement et de doublage. L’amateurisme des créateurs apparaissait clairement, condamnant ainsi la chanson occitane à l’anonymat et à la non-programmation dans les radios pour des raisons d’esthétique.

Dans les années 1980, l’occitanisme n’a pas profité de la légalisation et du développement des radios libres pour démocratiser l’usage de la langue et la rendre accessible et omniprésente à l’oreille du peuple de toute l’Occitanie, qu’il soit ou non occitanophone. Les occitanistes ont préféré limiter la langue au domaine écrit dans des cercles culturels, littéraires et élitistes. Quelques radios occitanistes locales ont fait exception cependant, comme Ràdio País, Ràdio Albigés, Ràdio Occitània e Ràdio Lenga d’Òc.

FMR a été une des nouvelles radios libres qui se sont développées dans les années 1980. L’occitanisme ne s’est pas assez implanté dans ce mouvement de société, malgré quelques exceptions avec des radios occitanistes locales.

L’expansionnisme culturel du français en Occitanie, déjà favorisé par la pression du jacobinisme, a été facilité par l’incurie du mouvement occitaniste, dont la prise de conscience dans les années 1990 est intervenue trop tardivement. Alors que la chanson occitane, enfin, était en train de se mettre en phase avec la modernité et de proposer une production de qualité, l’audiovisuel avait déjà dépassé les radios, devenues entre temps professionnelles et avec une programmation désormais monopolisée par les groupes français et surtout anglo-américains.

Maintenant, la créativité en occitan ralentit. La littérature a de moins en moins de jeunes ou de nouveaux écrivains, peut-être parce que les jeunes maîtrisent moins bien l’expression de qualité en occitan. La diversification des styles de musique est incomplète. Nous avons acquis en occitan, trop tardivement, du rap, du jazz et, encore plus tardivement, du punk, du black metal et un petit peu d’électro. Il n’y a pas encore de groupes gothiques, ni de R’n’B, ni de dubstep en occitan. De plus, la création existante, à de rares exceptions, manque singulièrement d’imagination : elle se limite encore trop souvent à la reprise de chansons populaires récurrentes et propose rarement des textes nouveaux.

2.4. Un contexte politique toujours plus défavorable

Les autorités ne font pas ce qu’il faut pour sauver l’occitan.

2.4.1. En Aran

En Aran, territoire de langue occitane dépendant de la Catalogne, malgré les statuts et les lois nouvelles, l’usage de l’occitan baisse dramatiquement devant l’espagnol à cause d’une politique linguistique locale qui n’est pas assez exigeante pour l’occitan (toutefois, la migration croissante des Castillans qui y achètent des résidences secondaires en est un autre facteur). C’est principalement cela qui explique le succès électoral du parti Ciudadanos aux dernières élections en Catalogne en décembre 2017, faisant de l’Aran un bastion de l’unionisme espagnol.

Aux dernières élections autonomiques en Catalogne, le 11 décembre 2017, Aran a été un des rares territoires dans lesquels le parti unioniste espagnol Ciutadans a obtenu la majorité (image: AFP).

2.4.2. Dans les Vallées

Dans les Vallées Occitanes (qui dépendent du Piémont et de la Ligurie), malgré un occitanisme méritoire, l’occitan se parle moins face à l’italien

2.4.3. À Monaco

À Monaco, il n’y a aucune politique favorable à l’occitan. En 1976, la Principauté de Monaco a rendu obligatoire l’enseignement du ligure monégasque à l’école primaire publique, puis privée en 1988, mais n’a rien fait pour sauver l’occitan.

2.4.4. Dans l’Occitanie Grande, dans l’État français

En Occitanie Grande — dans la partie de l’Occitanie qui dépend de l’État français —, le réveil des consciences est plus compliqué.

  • L’Occitanie est presque entièrement enclavée dans un État français ultracentralisé. La France s’isole de l’idée européenne de pluralisme linguistique. Ainsi, la plus grande partie de l’Occitanie en souffre énormément et se trouve dans une situation géopolitique bien pire. En étant emprisonnée dans l’État français, l’Occitanie subit le clientélisme parisien d’un grand nombre de médias, de politiciens ou de fonctionnaires. Le peuple d’Occitanie, qui subit la forte emprise du nationalisme français, ignore quels sont les désavantages de vivre dans un tel système.
  • En outre, les pouvoir publics sont de plus en plus hostiles : nous pouvons le voir avec les agressions croissantes contre l’enseignement de l’occitan et avec les promesses non tenues sous Sarkozy, Hollande et Macron.
  • La situation électorale témoigne de l’expansion du chauvinisme suprématiste français. Dans son communiqué du 9 avril 2018, l’ANOC dénonçait le danger que représentait l’extrême droite pour l’Occitanie. En effet, des régions occitanes entières sont devenues des « terres promises » pour l’extrême droite. Ainsi, depuis les années 1990, la Provence est un bastion du Front National ou Rassemblement National (FN ou RN). Le même parti d’extrême droite ultrajacobin se développe maintenant dans le Languedoc qui était traditionnellement de gauche. À côté des résultats électoraux croissants du FN, on voit apparaître dans toute l’Occitanie de plus en plus de groupuscules de droite radicale (identitaires, Action Française, Bastion Social, etc.).
L’implantation de l’extrême droite française, avec son chauvinisme français extrême, est une catastrophe morale qui illustre l’aliénation et la dépossession culturelle des populations occitanes.
  • À côté de la pression du chauvinisme français, il existe une multitude de mouvements régionalistes antioccitans, souvent soutenus financièrement par les pouvoirs locaux et affiliés aux partis parisiens.
  1. En région Provence-Alpes-Côte d’Azur, le nouveau conseil régional, élu en 2015 et présidé par Christian Estrosi, puis par Renaud Muselier, a adhéré au discours propagandiste d’une officine pseudoprovençaliste qui promeut le sécessionnisme linguistique antioccitan (c’est-à-dire, qu’il prétend que le provençal ne ferait pas partie de l’occitan). Par conséquent, la région a diminué de 35 000 euros les subventions aux écoles occitanes Calandretas de Provence, tout en finançant à plus d’un demi-million d’euros un Observatoire de la langue provençale, structure inutile qui sert de centre de propagande antioccitane. Plus récemment, le 29 mars 2018, des élus locaux, encore influencés par la même officine, ont déposé une proposition de loi « relative à la reconnaissance de la langue provençale comme langue de France », donc distincte de l’occitan. Ce pseudoprovençalisme reste toutefois plus faible que l’occitanisme unitaire provençal, qui continue de garantir l’essentiel de la création et des cours d’occitan en Provence.
  2. En Gascogne aussi, le sécessionisme linguistique antioccitan demeure actif, il obtient parfois des subventions locales mais, heureusement, il n’a pas pu arrêter le poids plus important de l’occitanisme gascon qui continue de recevoir des subventions plus importantes.
  • L’adoption du nom “Occitanie” par la nouvelle Région de Toulouse, issue de la fusion du Languedoc-Roussillon et du Midi-Pyrénées, pose des difficultés inédites. Avec le soutien de Carole Delga, présidente de la nouvelle région depuis 2015, le nom d’« Occitanie » a été popularisé dans l’administration et dans les médias, en le faisant confondre avec la seule Région de Toulouse ; or, cela a causé une fracture durable dans le milieu occitaniste, entre partisans et opposants du nom.
Une affiche qui soutient la nouvelle Région de Toulouse, appelée abusivement “région Occitanie” même si elle ne contient qu’un tiers de l’Occitanie réelle.

La situation de l’ensemble de l’Occitanie est comparable en dimension et en diversité à celle des Pays Catalans. L’Occitanie et les Pays Catalans forment deux nations qui seraient des États de taille moyenne en temps normal, mais que les aléas de l’histoire ont déchiré en plusieurs États. Ces deux nations ont aussi en commun d’avoir chacune une entité administrative étendue seulement sur une partie de leurs territoires nationaux : la région dite « Occitanie » et la Généralité de « Catalogne ». Mais, à l’inverse de la Généralité de « Catalogne », la région dite « Occitanie » représente une partie minoritaire (un tiers) du territoire national occitan et n’a pas de forte identité qui puisse porter le drapeau du peuple minorisé. Cette région utilise exclusivement le français et n’a pas le niveau d’autonomie de la Catalogne.

3. Crise de l’occitanisme: problèmes et solutions

3.1. Passivité, minimalisme et divisions, les maux endémiques de l’occitanisme

L’occitanisme souffre de quatre maux chroniques qui l’empêchent d’avancer:

  • la passivité de certains militants,
  • la tendance minimaliste persistante,
  • les divisions constantes en clans inconciliables,
  • et le manque de transmission du savoir occitaniste entre générations.

3.1.1. La passivité

La passivité et l’apathie se sentent au niveau politique. Il y a trop peu d’élus occitanistes même s’il y en a de grande valeur: ils sont rares et pèsent trop peu sur la vie publique. La question occitane ne s’impose pas dans les débats et reste marginale. La mobilisation sur le terrain est presque inexistante, à part quelques manifestations ultralocalisées qui rassemblent rarement plus d’une dizaine de militants. Il n’y a pas eu de mobilisation massive pour soutenir le processus de libération de la Catalogne et de l’Aran, ni pour défendre l’usage de l’occitan dans les médias, ni pour empêcher la confiscation du nom d’Occitanie au profit de la seule Région de Toulouse, ni pour empêcher d’autres choses qui nous concernent tous. La population de l’Occitanie se montre plus active dans des combats rétrogrades que pour la culture occitane. Les mouvements politiques occitanistes n’arrivent pas à diffuser un programme politique audible, compréhensible et enthousiaste. Certains groupes d’occitanistes oublient complètement les enseignements des grands intellectuels de l’occitanisme comme Frédéric Mistral, Robert Lafont e François Fontan.

3.1.2. Le minimalisme

Les objectifs de nombreux mouvements occitanistes se sont révélés minimaux et improductifs. Lutter pour l’Office public de la langue occitane (l’OPLO), pour quelques écoles Calandretas de plus, pour quelques postes de professeurs d’occitan, pour la Charte européenne des langues minoritaires: ce sont des objectifs bons en soi, mais ils sont beaucoup trop limités et ne suffisent pas pour sauver la langue.

Affiche qui revendique pour les deux Calandretas de Haute Loire des financements publics pérennes pour maintenir des emplois aidés, un statut pour les écoles bilingues et une loi pour l’occitan. Ces objectius ne suffisent pas pour sauver la langue.

3.1.3. Les divisions

Les divisions constituent le plus grave problème de l’occitanisme et se retrouvent partout sous diverses formes.

  • « Culturalistes » contre « politiques » : c’est la division la plus récurrente du mouvement occitan. Les culturalistes constituent la plus grosse partie des militants occitanistes et persistent à croire que la langue se sauvera surtout par l’école et par une politique de l’État qui ne vient jamais. Certains sont incapables de comprendre qu’une langue se sauve par la pratique dans les familles, entre les générations et en créant des noyaux de locuteurs actifs : l’école et l’État peuvent suivre et accompagner ces mesures essentielles, mais elles ne les remplacent jamais. L’illusion d’une solution étatique et la dépendance aux subventions publiques expliquent l’extrême frilosité du milieu culturaliste concernant la politisation de l’occitanisme. Cette frilosité peut conduire à une chasse aux sorcières, comme on l’a vu quand l’IEO refusait de soutenir la création du Collectif occitan, sous prétexte qu’il rassemblait sans distinction des associations culturelles et des partis politiques. Ou quand une branche locale, encore de l’IEO, refusait de renouveler l’adhésion d’un membre pour délit d’opinion indépendantiste. Dans de nombreux cas, les culturalistes occitanistes peuvent se montrer plus répressifs que les jacobins envers les nationalistes occitans. Et cela ne les empêche pas, parfois, de mener des actions communes avec des partis politiques jacobins ou même avec des organisations politiques régionalistes antioccitanes.
Affiche de la manifestation pour l’occitan à la télévision, organisée par le “Collectif Occitan”. L’IEO a reproché au Collectif de “confondre le rôle des associations culturelles et celui des partis politiques” (image: Occitanie Tribune).
  • « Légalistes » contre « indépendantistes ».
  1. Parmi les partisans d’un occitanisme politique, un fossé demeure entre les indépendantistes, qui représentent la tendance maximaliste, et les régionalistes, favorables au maintien de l’unité de l’État français et qui défendent donc une vision minimaliste. Cette division empêche souvent les partis politiques occitanistes de travailler ensemble et de créer une liste électorale commune lors des élections locales.
  2. La réussite du Manifeste Occitaniste constitue une exception notable et éphémère. Il a rassemblé dans une même étiquette électorale — appelée « Bastir » — le Parti de la Nation Occitane (PNO) et le Parti Occitan (POC). Il a fonctionné pour les élections municipales de 2014. Cette unité a constitué une exception notable aux divisions. Malheureusement, elle a cessé de fonctionner pour des raisons mal connues.
  3. L’exemple le plus symptomatique de ce minimalisme occitaniste en politique est l’attitude de certains activistes du POC qui revendiquent — avec raison — l’indépendance pour la Catalogne, mais qui demandent seulement l’autonomie pour l’Occitanie et qui refusent de considérer l’indépendantisme occitan comme un courant légitime.
  • « Nationalistes » contre « antinationalistes » : les occitanistes sont aussi divisés sur la définition de l’Occitanie : pour certains c’est une nation minorisée alors que pour d’autres la nation occitane n’existe pas. De nombreux occitanistes baignent encore dans l’idéologie jacobine qui confond les concepts de « nation » et d’« État ».
Cette banderole de la manifestation Anem Òc, à Montpellier en 2015, prétend que l’Occitanie ne serait pas une nation: cette position très naïve empêche d’analyser la domination française et prolonge la soumission des Occitans.
  • Les « pro-région Occitanie » contre les « anti-région Occitanie » : comme nous l’avons dit précédemment, la nouvelle Région de Toulouse, dite « Occitanie », a créé une division de plus entre les militants occitanistes.
  1. Dans la réforme territoriale de l’équipe Valls-Hollande, depuis 2015, les minorités ethnolinguistiques sont niées et peu visibles. La création de la Région de Toulouse, dite « Occitanie », vient peut-être d’une volonté de freiner la conscience de l’Occitanie réelle qui est bien plus grande ; cependant, la création de cette région est avant tout motivée par des considérations technocratiques et financières, comme l’avait dénoncé l’ANOC dans son communiqué du 14 juin 2016.
  2. C’est peut-être la pire de toutes les divisions occitanistes, elle dépasse tous les clivages mentionnés ci-dessus. Dans chacun des deux clans (pro- et anti-région « Occitanie ») on retrouve autant de culturalistes que de politiques, autant d’autonomistes que d’indépendantistes, autant de nationalistes que d’antinationalistes.
  3. Il est à craindre que cette nouvelle division sera fatale à l’occitanisme. On peut en juger par la violence des échanges entre les « antis » et les « pro-région Occitanie ». Les « antis » viennent généralement des régions occitanes hors de celle de Toulouse et se sentent exclus et trahis. Les « pro-région Occitanie », en réponse, reprochent aux premiers, avec beaucoup de mépris et de mauvaise foi, de n’avoir pas fait assez pour populariser le nom d’Occitanie dans leurs régions (c’est-a-dire, dans les régions occitanes en dehors de la Région de Toulouse).
  4. Par conséquent, une grande partie des occitanistes, souvent de la vieille garde, se sont convertis au régionalisme languedocien, même s’il y a des Languedociens qui demeurent opposés à la région dite « Occitanie » ; et aussi, même si une partie de cette région est gasconne et provençale et y compte des partisans gascons et provençaux. Ces néorégionalistes languedociens ont abandonné les occitanistes d’ailleurs qui se retrouvent seuls face aux sécessionnistes linguistiques antioccitans (c’est à dire, face aux officines qui prétendent que le gascon ou le provençal ne seraient pas de l’occitan). Pour le seul plaisir de voir le nom « Occitanie » écrit sur des cartes, même si c’est sur un territoire réduit, certains en sont arrivés à rejeter le principe consensuel d’unité de l’Occitanie en l’assimilant scandaleusement au pangermanisme et au nazisme.

3.2. Les dérives technocratiques d’une certaine frange de l’occitanisme

Dans certains cas, les conflits contre-productifs entre acteurs de l’occitanisme peuvent s’expliquer par les multiples dérives technocratiques d’un certain milieu occitaniste, attaché aux subventions publiques et à ses prérogatives abusives.

C’est le cas du Centre de formation professionnel occitan de Midi-Pyrénées (CFPO-MP). Les travailleurs de cette association, au service de la transmission de la langue et de la culture occitanes, sont en grève. En effet, la direction du réseau des Calandretas, présente au conseil d’administration de l’association, refuse catégoriquement que celle-ci devienne une structure coopérative indépendante des Calandretas. Les six employés du CFPO-MP voulaient être mieux reconnus en tant qu’acteurs responsables et professionnels respectés. Au lieu de chercher une solution de sortie du conflit, et malgré une tentative de médiation menée par la Région de Toulouse (dite « Occitanie »), les dirigeants du réseau des Calandretas ont préféré mener une série d’actions arbitraires et douteuses afin de parvenir à un pourrissement de la situation (les dirigeants des Calandretas, ainsi, sont attachés à leurs privilèges et à une volonté de réseautage et de monopolisation de l’enseignement de l’occitan). Face aux revendications des six employés, les dirigeants ont réagi avec mépris et hostilité, en refusant tout dialogue possible, en faisant preuve d’une totale opacité dans la communication et en menant diverses pressions à la limite de la légalité. En évacuant récemment le local administratif sans prévenir personne, ils ont obtenu la liquidation programmée du CFPO-MP, ce qui était finalement leur seule motivation. Cette attitude a eu des conséquences néfastes pour l’enseignement de l’occitan.

Affiche de la mobilisation pour sauver le CFPO-MP. La longue grève de ses six employés n’aura pas empêché la liquidation de la structure, programmée par la direction du réseau des Calandretas.

Il y a un autre exemple similaire : la récente décision déplorable de l’Office public de la langue occitane (OPLO) de supprimer l’aide financière à la société Vistedit qui publie le journal de langue occitane la Setmana. L’OPLO s’était créé à l’issue d’une grève de la faim médiatisée par le promoteur de Vistedit, David Grosclaude : ce dernier avait suscité toute une vague de soutien dans l’ensemble du milieu occitaniste sous le slogan « il y en a assez d’être méprisés ». L’OPLO suscitait un immense espoir concernant l’avenir de l’occitan. L’OPLO était destiné à inventer une politique linguistique nouvelle pour l’occitan et à être un outil extraordinaire pour la transmission de la langue. Mais maintenant, l’OPLO est devenu un organisme technocratique de plus, dirigé par des apparatchiks qui n’ont pas de contre-pouvoir devant eux. Ils utilisent l’arme de l’argent public comme moyen de pression. Et à cette occasion, ils décident, sans concertation et au nom de la rationalisation, de faire mourir le seul hebdomadaire et les seules revues pour enfants en occitan. Cela privera les enfants et les écoliers de lectures en langue occitane et affaiblira davantage la présence de l’occitan dans les médias face à la prééminence du français.

David Grosclaude a fait courageusement une grève de la faim pour obtenir la création de l’Office Public de la Langue Occitane (OPLO) qui cependant déçoit maintenant beaucoup de monde par son action contestable.

3.3. L’impossible unité des occitanistes?

L’ANOC, qui était fondée sur le défi de rassembler tous les acteurs de l’occitanisme politique, derrière un projet commun de conscientisation de la population de toute l’Occitanie, n’a pas réussi à vaincre la passivité et les divisions qui sont si caractéristiques de l’occitanisme.

Elle voulait être un mouvement transversal et ouvert aux occitanistes de toutes les tendances, et donc inciter les occitanistes à mettre de côté les conflits personnels qui les déchirent.

Mais les divisions sont restées plus fortes que la volonté de travailler ensemble. La disqualification de l’adversaire plus forte que le désir de chercher avec lui un langage commun. Le localisme étroit et le manque de solidarité entre les occitanistes de différentes régions persistent et sont dévastateurs. Les occitanistes dépensent plus d’énergie à se battre entre eux qu’à agir en faveur de l’occitan.

Un des premiers graphismes de l’Assemblée Nationale Occitane (ANOC).

3.4. Quelles solutions pour l’avenir?

3.4.1. Des éléments actuels pour espérer

L’occitanisme continue d’avoir des ressources et des œuvres intéressantes, mais les forces négatives de l’inertie, du minimalisme et de la soumission volontaire à Paris, aujourd’hui encore, empêchent de créer la dynamique nécessaire pour assurer la survie de l’occitan.

Plusieurs points positifs permettent encore d’espérer un avenir meilleur et une nouvelle renaissance occitane.

  • La pérennisation d’un espace de communication en occitan sur Internet. Elle ne remplace pas la pratique orale déclinante de l’occitan, bien sûr, mais elle aide à maintenir une sphère de la pratique en occitan et connecte mieux les partisans de la langue.
  • La volonté de consolider l’officialité de la langue occitane en Aran et dans la Généralité de Catalogne, avec divers statuts et diverses lois rénovées.
  • Une créativité musicale qui continue en occitan e qui brasse des styles de plus en plus divers.
  • L’acceptation des concepts de “langue occitane” et de l’“Occitanie”, spécialement en Provence… Presque plus personne ne les conteste dans l’opinion publique (en dehors de quelques groupes marginaux).

3.4.2. Suggestions pour sortir de la crise et bâtir un futur Temps Quatre de l’occitanisme

Pour sortir de la crise, pour anticiper un Temps Quatre, les occitanistes doivent dépasser les obstacles actuels et créer une dynamique complètement nouvelle. Cette dynamique nouvelle passera par une rupture radicale avec les habitudes et la mentalité de ce qu’il est convenu d’appeler la vieille garde occitaniste. Cela suppose les avancées suivantes.

  • Une recherche de connexion permanente entre l’occitanisme et les préoccupations sociales de la population occitane. C’est un principe majeur enseigné par Robert Lafont qui a permis de beaux succès pour l’occitanisme pendant le Temps Deux des années 1960-1970. Le Temps Trois a connu un succès plus culturel que politique de l’occitanisme. Désormais, travaillons pour que le futur Temps Quatre voie la réussite d’un occitanisme aussi bien social que politique et culturel!
  • L’installation d’un rapport de force pour avoir un impact durable sur l’opinion publique et sur la vie sociale. Ça signifie qu’il faudra assumer la notion sociolinguistique de conflit opposant la langue menacée (l’occitan) et la langue dominante (français, italien ou espagnol). Et donc que c’est dans un conflit que l’occitan retrouvera son usage.
  • L’usage de la langue dans des familles, de génération en génération, en organisant ces familles dans des noyaux de locuteurs actifs. Les noyaux de locuteurs peuvent être des voisinages ou des réseaux. C’est seulement avec des locuteurs concrets que nous pouvons étendre ensuite l’occitan à l’école, dans la vie publique et dans les médias. C’est ce qu’ont enseigné les grands sociolinguistes Robert Lafont (« Pour retrousser la diglossie », 1984) et Joshua Fishman (Reversing Language Shift, 1991) (voir la bibliographie à la fin de ce document).
  • La transmission du savoir occitaniste aux nouvelles générations de militants, avec la formation et la promotion constante des jeunes.
  • Une création plus diverse et plus audacieuse en langue occitane (musique, littérature, BD, cinéma…), dans tous les styles populaires, sans restriction.
  • Une langue occitane accessible à des millions de gens, grâce à une variété standard claire, avec une norme univoque, appliquée et respectée par tous (qui peut intégrer des variations régionales modérées). C’est une condition pour l’expansion de toute langue moderne. Pour réussir cet objectif, l’une des conditions techniques est de restaurer la norme classique de l’occitan, telle qu’elle a été définie par Louis Alibert, Robert Lafont, Pierre Bec et le Conseil de la langue occitane (CLO).
  • La solidarité d’organisation entre les occitanistes de toutes les régions, avec une volonté réelle de s’implanter partout dans le pays.
  • La politisation de la question occitane en termes de nation, de libération nationale. Le premier responsable de la baisse de l’occitan, c’est bien l’État français qui véhicule une idéologie nationaliste française, avec une langue unique au service d’une nation unique. Le sauvetage de l’occitan passe par une rupture radicale avec l’idéologie nationaliste française. L’occitan ne peut pas survivre « en France ». Un indépendantisme occitan, ouvert et tolérant, sans chauvinisme et d’inspiration catalane, devient nécessaire pour réinstaller la légitimité idéologique et sociale de notre langue.
  • L’exigence de qualité dans la production culturelle en occitan.
  1. Notre musique, notre littérature, notre journalisme et notre édition doivent atteindre les normes de qualité internationales qui caractérisent les grandes langues de communication.
  2. Les médias occitans du futur devront développer une information liée aux centres d’intérêts autocentrés de notre pays occitan (et non aux centres d’intérêts de Paris, de Rome ou de Madrid…).
  3. Les médias et éditeurs devront aussi garantir une langue occitane de qualité, exemplaire et normative.
  4. On peut comprendre, cependant, que les médias occitanistes utilisent aussi, parfois, les langues dominantes (français, italien et espagnol) pour des raisons stratégiques.
  • L’exigence de rigueur dans les études scientifiques sur la langue et la culture occitanes. Nous avons déjà des chercheurs et des institutions qui vont dans ce sens : par exemple les linguistes Georg Kremnitz, Aitor Carrera et Jean-Pierre Chambon ainsi que l’Association Internationale d’Études Occitanes (AIEO), cofondée par Robert Lafont. Dans un futur Temps Quatre, il sera indispensable de savoir éviter les travaux pseudoscientifiques (qui pullulent encore trop dans l’occitanisme actuel). Quand on aura réconcilié les occitanistes « universitaires » et les occitanistes « militants », on aura accompli une grande avancée.

3.5. Les propositions de l’ANOC

La situation de crise actuelle de l’occitanisme rend impossible toute union des occitanistes derrière une action commune. Par conséquent, l’ANOC a choisi de changer de stratégie afin d’accomplir son objectif de conscientisation de la population de l’Occitanie.

Ainsi, l’ANOC a cessé provisoirement de fonctionner comme un rassemblement de masse, sans en perdre l’espoir à long terme : elle se réoriente vers une fonction de centre de ressources au service d’informations et de réflexions sur la question occitane. Malgré la crise de l’occitanisme, beaucoup de personnes se posent des questions sur la culture occitane et ont du mal à trouver des réponses détaillées et cohérentes sur Internet. Le centre de ressources de l’ANOC permettra de leur donner des informations et des idées, aussi bien sur la question occitane que sur toutes les questions de société et les préoccupations quotidiennes en général, dans une optique occitaniste.

L’ANOC a également cessé de compter sur une unification hypothétique des occitanistes, qui sont de toute façon déjà conscientisés. Sa communication sera dirigée surtout vers le reste de la population qui vit en dehors du mouvement occitaniste.

L’ANOC soutiendra tous les projets et toutes les organisations qui sont en faveur de la langue et la culture occitanes. Pour cela, elle va créer une plateforme informative et de soutien pour tous les projets occitanistes (la plateforme ÒC.com). Elle prévoit aussi de créer une caisse solidaire pour aider financièrement tout projet ou organisation occitaniste en difficulté. Elle proposera et préconisera tout moyen de financement alternatif et indépendant afin qu’on ne dépende plus des subventions publiques.

Petite bibliographie

L’Estraceta [l’Estrasseta] [ligam] > Un journal en ligne qui participe à la réflexion sur la crise de l’occitanisme.

FISHMAN, Joshua, 1991, Reversing language shift: theoretical and empirical foundations of assistance to threatened languages, Clevedon: Multilingual Matters > Un des principaux travaux en sociolinguistique qui donnent des pistes pour revitaliser une langue menacée.

LAFONT, Robert, 1979, Nani monsur, coll. Documents n° 6, Valdariès: Vent Terral > Un livre très clairvoyant qui dénonce et explique la crise naissante de l’occitanisme à la fin du Temps Deux. Beaucoup d’analyses restent pertinentes pour comprendre la nouvelle crise des années 2010.

LAFONT, Robert, 1984, “Pour retrousser la diglossie”, Lengas 15 [réédité dans: Lafont Robèrt, 1997, Quarante ans de sociolinguistique à la périphérie, coll. Sociolinguistique, Paris: L’Harmattan, p. 91-122] > Un des principaux travaux en sociolinguistique qui donnent des pistes pour revitaliser l’occitan et pour le sortir de son état de langue menacée.

LAFONT, Robert, 1991, Temps Tres, coll. Internacional, Perpignan: Trabucaire > C’est le principal ouvrage qui a fait l’analyse des trois temps de l’occitanisme e qui a préparé le Temps Trois des années 1990-2000.

Marcha, plataforma de la societat civila occitana [ligam] > Un blog qui participe à la réflexion sur la crise de l’occitanisme.

Mort et résurrection de Monsieur Occitanisme, 1989, dossier de la revue Amiras, nº 20, Aix-en-Provence: Obradors/Edisud > Ce recueil d’articles a analysé la crise de l’occitanisme des années 1980 et préparé le Temps Trois de l’occitanisme des années 1990 et 2000.

SIBÉ, Alan, 2017 (s.d.), Occitanisme politic: rompeduras, autoedicion (à commander à: Alan Sibé, 7 Rue du Pic du Midi, 65200 Bagnères-en-Bigorre; 20 + 8,85 euros pour l’état français; 20 + 13,75 euros pour des états voisins) > Un livre récent qui cherche des solutions à la crise de l’occitanisme, avec des points de vue qui sont parfois proches et parfois différents des nôtres. Blog d’Alan Sibé: Artigaladas [ligam].

SUMIEN, Domergue, 2016 a, “L’occitanisme es en crisi”, Jornalet, 18.1.2016 [ligam] > C’est le premier article qui, en faisant suite aux premières pensées de Terric Lausa, parle en détail de la fin du Temps Trois et de la présente crise de l’occitanisme. Des extraits de cet article sont repris et adaptés dans le présent dossier.

SUMIEN, Domergue, 2016 b, “Sortam de la crisi e preparem lo Temps Quatre de l’occitanisme”, Jornalet, 22.2.2016 [ligam] > Des extraits de cet article sont repris et adaptés dans le présent dossier. On en trouve aussi une autre version, moins bien éditée, dans la Setmana du 19.2.2016.

SUMIEN, Domergue, 2017, “La recèrca fàcia a un novèl frenèsi occitan de planificacion lingüistica (2004-2014)” [ligam] [dins: CARRERA, Aitor, & GRIFOLL, Isabel, 2017, Occitània en Catalonha, de tempses novèls, de novèlas perspectivas; actes de l’11n Congrès de l’Associacion Internacionala d’Estudis Occitans, Lleida: Généralité de Catalogne / Députation de Lleida / Institut d’Estudis Ilerdencs, p. 365-376] > Analyse sociolinguistique de la déstabilisation de la norme classique, du sommeil forcé du Conseil de la Langue Occitane (CLO) et de la multiplication des “académies”.

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